Le Baron chargea avec une violence inouïe, multipliant des attaques franches et dévastatrices que Sigmund paria avec force et adresse. Celui-ci enchaîna avec une attaque aux jambes qu'il feinta pour atteindre le Baron à l'épaule. Criant plus de rage que de douleur, le Baron récidiva violemment. Sigmund esquiva de justesse un coup perforant et porta son corps dans une position d'ouverture afin d'inciter son ennemi à l'attaquer aux côtes. Le Baron mordit à l'appât et lança une attaque circulaire qui aurait probablement tranché Sigmund en deux s'il n'avait réagit comme il le fit. Une main sur la poignée et une autre sur la lame, le Capitaine Lichtenauer utilisa son épée à la manière d'un balancier pour dévier et emprisonner l'épée de son ennemi qui lâcha son arme sous la pression d'une luxation du poignet engendrée par la manoeuvre. L'épée du Baron tomba au sol avec fracas, mais celui-ci profita de ce moment pour allonger sa main libre et empoigner la dague que Sigmund portait à la ceinture. Vivement, le Baron arma une attaque visant le coeur, mais le coup fut à nouveau dévié par la main libre de Sigmund qui frappa le Baron à la poitrine avec le pommeau de son épée. Le géant s'effondra, le souffle coupé, alors que la pointe de Sigmund se dressait sous sa gorge et que les convives applaudissaient la victoire.
Les adversaires se serrèrent la main et retournèrent à leurs places respectives.
-Alors, Baron, fit le Roi, vous aurais-je menti?
-Certes non, Svinchelvärk, déglutit-il avec difficulté, je dois bien admettre que c'est là un fervent guerrier. Je dois avoir trop forcé sur l'alcool, vous me goinfrez, mon Roi.
-Ah là, pas de faux mérite, fut-il de dix ans votre aîné.
-Je crois bien que c'est le cas, dit le Baron, occupé à retenir le bouillonnement de son orgueil.
Il était plus de minuit lorsque les derniers invités désertèrent la table et que la délégation du Nord se dirigea vers les chambres. Sigmund fut le dernier à quitter, lui et deux autres gardes occupés à le supporter tant il avait bû.
Ils l'aidèrent à quitter le château et lui plongèrent la tête dans un banc de neige, ce qui le remit sur pieds, du moins assez pour qu'il fasse le reste de la route seul. Il remercia les gardes et tituba jusque chez lui. Parvenu en vue de sa maison, il remarqua un groupe de deux larges silhouettes postées devant sa porte. Il se gifla lui-même à plusieurs reprises et se redressa jusqu'à cet inhabituel tableau.
-Hoï! Qui êtes-vous donc, et que faites-vous devant chez moi?
Cela prit un certain temps, mais il parvint à discerner les traits de certais membres de la délégation. Sigmund porta la main à sa dague.
-Son excellence le Baron de Vördimer s'est enquis de vous rendre une visite, Capitaine. Nous sommes sa garde rapprochée.
-Voilà qui vous explique en partie, Messieurs, mais pas entièrement. Je ne crois pas me tromper si je parle que nous partageons les mêmes coutumes, et lorsque l'on se présente chez une personne qui n'y est point, on se doit de revenir plus tard.
-Ah mais peut-être nous sommes-nous mal expliqués, Capitaine, car il n'y point d'insulte ici. Ce n'est pas vous que le Baron était venu voir.
-Que signifie cette plaisanterie?
À ce moment parvint un cri de femme de la fenêtre du second étage, la femme de Sigmund. Le Capitaine hurla le plus odieux des jurons et bondit comme un fauve sur les gardes du Baron.
Il planta sa dague dans les organes génitaux du premier, qui s'écroula de douleur, mais son ivresse le fit perdre pied avant d'être happé par le second garde qui lui martela la machoîre d'un solide coup de gantelet. Sigmund fut projeté au travers de sa propre porte et s'écroula sur sa table à manger qui renversa sous le choc. L'homme de main dégaina son épée, pénétra dans la pièce et abattit sa lame sur Sigmund qui semblait au bord de l'inconscience. Cependant, au lieu de rencontrer le crâne du capitaine, c'est un chandelier que rencontra la lame. Sigmund s'en était saisi au dernier instant et avait paré le coup. Il se releva à la vitesse de l'éclair et fondit sur son ennemi en le renversant d'une solide prise de lutte au niveau du bassin. Sigmund le martela d'une série de coups de poings, s'ouvrant les jointures sur le casque qu'il portait. Se relevant difficilement, il vola jusqu'au second étage en trébuchant jusqu'à la porte de sa chambre qu'il ouvrit d'un coup de pied.
Sa femme était étendue sur le lit, attachée, ses vêtements en désordre et humectés de sueur.
-Frilä!
-Sigmund, attention! cria t-elle.
Mais il était trop tard, il venait de recevoir un coup de bâton sur le crâne. Il s'écroula dans le cadre de porte, combattant pour demeurer conscient.
-Vous m'avez publiquement humilié, Capitaine, fit Vördimer en ajustant ses gants, je crois même vous avoir épargné en ne répliquant qu'avec une humiliation personnelle. Votre femme est délicieuse, mes meilleurs sentiments.
Et le Baron enjamba Sigmund avant de disparaître par l'escalier, quittant la nuit même les terres de Svinchelvärk.
Le lendemain matin, les armées du Roi Svinchelvärk partaient en guerre.
Après un mois de voyage et trois semaines de campagne, qui fut l'une des plus violentes de cette décennie, Sigmund piqua la tête du Baron sur la palissade de son château.
Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, Sigmund participa à cinq autre campagnes contre les ennemis que lui et le Roi s'étaient faits en attaquant ces régions du Nord, principalement les alliés du Baron. S'en suivirent cinq autres années de guerre aux limites des frontières méridionales, et ce en raison de peuples étrangers qui avaient essayé de s'introduire au Vindërberg. Ce fut durant ces années de combat que Sigmund prit conscience des autres peuples qui habitaient le reste du monde, et nous irons jusqu'à dire qu'il prit là conscience
qu'il y avait un monde autour du Vindërberg, chose à laquelle il n'avait jamais réfléchi jusqu'alors. À trente ans, le Seigneur Lichtenauer avait participé à plus de trente campagnes, avait enterré le Roi Svinchelvärk et avait tué un nombre incalculables d'ennemis. À 34 ans, lors de sa quarante-deuxième campagne contre un Roi qui s'était moqué du cheval de l'un de ses généraux, se déroula un événement des plus particuliers.
Sigmund et l'un de ses régiments campaient dans une épaisse forêt, préparant une attaque surprise pour le lever du soleil. C'était l'été au Vindërberg, ce qui signifie qu'il faisait encore froid, assez pour qu'il neige parfois durant la nuit. Sigmund campait donc avec quelques dizaines d'hommes, lorsque la bataille éclata au beau milieu de la nuit. L'ennemi les avait repéré et lancé leur propre embuscade, prenant d'assaut les forces amoindries de Sigmund. Celles-ci combattirent vaillament, de sorte qu'au matin il ne restait plus que deux personnes en train de combattre. En effet, alors que la rosée dégouttait tranquillement de la cime des arbres résonnaient dans le creux de la forêt les tintements puissants de deux épées qui s'abattaient avec puissance et courage. L'une des épées était celle de Sigmund, l'autre celle d'un Seigneur de guerre ennemi, chef de l'attaque surprise et, tout comme le Seigneur Lichtenauer, seul survivant des siens.
Les deux hommes étaient engagés dans un duel effréné depuis bientôt quatre heures lorsque, le soleil levé, ils s'interrompirent, tous deux à bout de souffle et de force :
-Hoï! dirent-ils à l'unisson.
-J'en appelle à une trêve temporaire, dit Sigmund, je crois que nous pourrions tous les deux apprécier les vertues d'un petit déjeuner.
-J'allais vous le proposer, dit l'ennemi en levant la visière de son casque, car voilà que nos coups sont mous et nos parades faibles. Il serait bien trop dommageque l'un de nous glisse et tue l'autre par mégarde.
-Vous avez raison, d'autant plus que je m'étais préparé de superbes provisions pour la bataille que je comptais lancer ce matin. Je mange toujours royalement avant une attaque d'envergure, mais voilà que vous m'avez devancé dans mes stratégies, je m'avoue dépassé, si ce n'est que nos forces sont maintenant égales.
-Si je vous ai outrepassé en stratégie, vous, mon cher, c'est en courage que vous l'avez fait, car voilà que trois cent de vos hommes ont vaincu cinq cent des miens, j'avoue que c'est embarassant.
-Allons, oublions tout cela et mangeons comme nous l'avions décidé.
-Bien, j'accepte.
Les adversaires remirent leur épée au fourreau, abaissèrent leur bouclier et avancèrent pour se serrer la main.
-Je suis le Seigneur Sigmund Lichtenauer, dit celui-ci.
-Et moi le Comte Joachim Meyer, dit celui-là.
-Vous accepterez bien quelques saucisses à la bière sur un nid de choucroute salée?
-Ma foi, je ne dis pas non.
-Seulement je me contente d'eau le matin, dit Sigmund, la bière avant le dîner me brouille pour la journée entière, et mes taillés en souffrent.
-J'ai traversé une rivière avec mes hommes cette nuit, elle est à moins de deux cent pas.
-Et le reste de vos hommes, sont-ils à deux cent un pas?
-Vous me croyez de ces hommes-là, Lord Lichtenauer?
-Je vous crois de mes ennemis, Mr. le Comte.
-Ça je le suis certainement, mais encore il y a plusieurs types d'ennemis.
-Et de quel type êtes-vous?
-Du type qui ne voudrait pas se risquer à perdre un adversaire de cette qualité dans une vulgaire commission d'eau.
-Aussi nous comprenons-nous à ce sujet.
-Parfaitement.
-Encore que j'ai mes propres réserves d'eau.
-Et moi donc.
-Ce qui rend cette incartade absolument inutile.
-Absolument.
-Bien, déjeunons, donc. Après moi, Mr. le Comte.
-Je vous suis.
Les deux hommes causèrent de leurs territoires et de leurs allégeances respectives durant le repas, en plus de leurs familles et de leurs expériences de guerre.
-En fin de compte, dit Joachim, le cheval de votre allié n'était pas si laid, encore qu'il faut reconnaître qu'il avait un pas se rapprochant plus de l'âne que du destrier.
-L'offense état la sienne, vraie ou non, cela ne change rien au fait qu'elle fut lancée.
-Vrai, vous étiez dans vos droits.
-Et vous, défendiez les vôtres.
-Certainement, je ne souhaiterais pas me réveiller un matin et ne point avoir la liberté d'insulter une monture que je trouve risible, ce serait inconcevable.
-Enfin, cela dit, voilà le soleil qui monte. Mais je ne voudrais pas vous presser.
-Ma foi, c'était un déjeuner fort délicieux, j'en suis tout regaillardit.
-Ainsi vous êtes prêt à poursuivre?
-Je suis votre humble serviteur, mi Lord.
-En garde, Mr. Meyer.
Les ennemis se saluèrent et fondirent les uns sur les autres dans un tornade d'acier et de bois fendu. Cinq minutes plus tard, leurs deux boucliers étaient brisés, laissant les adversaires avec leur seule épée en main. À midi, alors qu'ils venaient de s'entre-estoquer le bras, ils arrêtèrent de nouveau le combat.
-Joli coup, Mr. Meyer.
-Vous avez percé le gambison, Mr. Lichtenauer.
-Voilà quand même une situation fort délicate, fit Sigmund, ce duel n'en finit pas.
-J'allais vous le dire.
-Poursuivons jusqu'au souper, si la situation ne change pas, nous pourrons décider de la marche à suivre. Qu'en dites-vous?
-C'est une merveilleuse idée.
-Bien, reprenons.
Les chocs d'acier, les grattements de cotte de maille, les cris de combat, les coups de poing et de pied n'en finissaient plus. À cinq heures, alors que le soleil amorçait une descente vers l'horizon, les deux ennemis lancèrent chacun une attaque similaire. Les lames s'entrechoquèrent avec fracas et quittèrent les mains de leurs propriétaires pour aller se planter dans la tourbe.
-Ils retirèrent leurs casques.
-Et bien, dit Meyer, nous y voilà, que faisons-nous?
-C'est de loin la chose la plus frustrante qu'il m'ait été donné de voir. Vous êtes imbattable, Mr. le Comte.
-Vous ne faites pas d'erreur, mi Lord.
-Ainsi?
-Ainsi que nous devons tomber d'accord sur ce qu'il convient de faire.
-Vous voulez dire, faire volte-face, ni victoire ni défaite?
-Nous semblons y être condamnés.
-Je vous l'accorde, il serait futile de poursuivre d'avantage.
Il y eut un long silence rompu seulement par les grésillements et les sons que la vie amène dans une forêt.
-Mr. Lichtenauer, peut-être ai-je une idée?
-Par les formes de la comtesse de Diatschz, dites vite Mr. le Comte, illuminez-moi.
-Peut-être est-ce le destin que cette rencontre, et ce duel une preuve irréfutable que ce destin est réel.
-Le destin, dites-vous?
-Oui. Pensez-y. À quoi pourraient bien être destinés deux hommes qui ne peuvent se vaincre?
-À s'allier, je dirais.
-Voilà bien la preuve, mi Lord, qu'en plus de partager la même adresse au combat, nous partageons également le même esprit.
-Mais votre réflection n'est pas sans failles, Mr. le Comte.
-Le serait-elle?
-Oui, car une alliance implique que nous devions partager cet esprit, non pas seulement entre nous deux, mais entre nos armées entières. Je subodore un conflit naissant d'une mésinterprétation.
-Ma foi, vous n'avez que trop raison, mi Lord, j'avais sous-estimé cette influence.
-À moins que...
-Mi Lord?
-À moins que nous n'ayons plus aucune armée à qui rendre des comptes.
-Plus d'armée?
-Oui, si nous quittions le Vindërberg, qui donc pourrait s'opposer ou mésinterpréter nos desseins?
-Mais...ma foi, personne.
-Ainsi, vous acceptez?
-Ma foi...oui.
-Nous voyagerons à l'est et prendrons le prochain bateau?
-Ma foi...oui.
-Nous parcourerons le monde?
-Ma foi...oui.
-Nous étendrons notre esprit au-delà des conflits, au-delà des cultures?
-Ma foi...oui.
-Nous jurerons de ne plus jamais provoquer de conflits?
-Ma foi...oui.
-Et de ne plus lever nos armes qu'en cas de nécéssité?
-Ma foi...oui, mais votre famille?
-Bah! Ma femme ne m'attire plus autant qu'avant depuis que mon ancien ennemi se l'était appropriée. Quant à mes fils, ils ont déjà 13 ans et sont loin de la maison, à combattre je ne sais ou. Ma fille, et bien, pourra tenir compagnie à ma femme, qui se mariera à un autre.
-Et comment lui expiquer tout ceci?
-Je lui ferai parvenir une lettre.
-Aussi simplement que cela?
-Pourquoi rendre complexe une chose naturellement simple?
-Vous avez raison.
-Ainsi, nous partons?
-Nous partons.
-En route, voyons ce que ce monde a à offrir! J'ai envie de pays chauds!
-Et moi d'une année de vacances.
-Vers le port, Joachim!
-Vers le port, Sigmund!