C'est il y a un peu plus de trente-neuf ans que vit le jour Sigmund Lichtenauer dans les contrées nordiques du Vindërberg, le seul endroit au monde ou les Rois et les Seigneurs se font la guerre pour un geste, une parole ou même une pensée. L'entraînement martial y est omniprésent et débute brusquement dès l'âge de six ans, contrairement aux douze ans d'un chevalier traditionnel. Les femmes sont également instruites au combat, mais elles sont trop précieuses pour être utilisées dans les campagnes de guerre. Elles n'en demeurent pas moins les femmes les plus robustes qui soient, et les seules à ingurgiter d'avantage de bière que beaucoup de soldats (ce qui cause aussi beaucoup de problèmes).
Dès l'âge de conscience, donc, chaque jour de sa vie fut utilisé à parfaire ses techniques martiales, stratégiques, physiques et mentales. Au Vindërberg, on ne souffle que pour se préparer aux champs de bataille et aux conflits interminables qui chaque jour naissent de l'imagination et de l'arrogance des Rois et des Princes.
Nous noterons ici celle ou le Comte Finderbärn attaqua les terres du Prince de Vonschlagzen car, selon les dires de l'un de ses courtisans, le fils du Prince avait regardé sous la jupe de sa nièce.
Ce mensonge (car le courtisan du Comte cherchait en fait à se venger du Fils du Prince qui avait porté un commentaire insultant sur l'une de ses tenues de soirée) coûta plusieurs milliers de morts.
Vous vous demanderez peut-être comment un simple Comte peut posséder les effectifs nécéssaires pour guerroyer le fils d'un Roi, et bien ceci est explicable par le fait qu'au Vindërberg, tout est sans dessus-dessous. Les guerres et les allégeances sont si constamment surutilisées que les armées et les territoires s'entremêlent, causant des renversements de pouvoir et de richesses inextricablement prises, reprises et redisputées dans un contexte de mensonges et d'intrigues sans fin.
Mais revenons au récit de Sigmund, lequel, fils du peuple, fut précipité dans son premier combat à l'âge de treize ans lors d'un siège ennemi dans la ville de son Seigneur. Sigmund pourfendit 15 hommes lors de la première journée de l'attaque, mais il fut également blessé de deux flèches qui l'obligèrent à abandonner le combat. Il passa les semaines suivantes cloué au lit dans un sous-sol frigorifié, terrassé par une lourde fièvre. Lorsqu'il entendit par les guérisseurs que les ennemis allaient parvenir à pénétrer dans la ville, Sigmund bondit du lit, vacillant, faible et courbaturé, enfila son armure et s'arma d'une lance avant de courir jusqu'à la surface. Les alentours n'étaient plus du tout les mêmes ; les maisons étaient en grande partie fracassées par des catapultes, la neige recouvrait les décombres et étouffait la fumée. Sigmund abattit ce jour-là vingt-sept hommes sur les contreforts des fortifications extérieures, avant de s'évanouir et de tomber comme mort au milieu de ceux qu'il avait vaincu.
Mais il advint que le Seigneur qu'il défendait perdit la bataille et ses ennemis envahirent la ville. Comme de coutume, après la bataille, les victorieux perforaient les cadavres ennemis dans le but d'abattre ceux qui feindraient la mort. Sigmund eut la chance de revenir à lui quelques minutes avant que les soldats affectés à cette besogne ne tombent sur lui, contracta ses trippes avant qu'elles ne vomissent sous l'odeur de la mort et s'empara d'une dague à rondelle pendue à la ceinture d'un cadavre adjacent.
Lorsque vint le maraudeur, Sigmund le surprit par une clef de jambe et le fit trébucher avant de lui ouvrir la gorge d'un geste sec. Il vola la cape de l'homme, ses armes et son argent, vola un cheval qui devait également être le sien et quitta la ville par un passage connu de ses seuls habitants.
Sigmund se réhabilita sous les ordres d'un Roi juste mais autoritaire du nom de Svinchelvärk, lequel possédait un impressionnant territoire à l'est du pays, près des frontières marines. Il combattit fidèlement pour ce dernier et prit pour femme l'une des courtisanes de la maison de la Reine. Il avait alors 22 ans et avait participé à plus de dix-neuf campagnes, sièges ou batailles, sans compter les duels. Après une campagne d'un mois particulièrement éprouvante, le Roi reconnut en lui sa qualité de guerrier et lui offrit un poste de capitaine au sein de son armée. Cette augmentation de solde et d'autorité permit à Sigmund de s'offrir une maison dans la région pour lui, sa femme, sa fille et ses deux fils.
L'année suivante en fut une de paix, chose qu'il n'avait jamais vue de sa vie. Il devint presque pêcheur, à peu près commerçant et consolida son poste auprès du Roi en devenant l'instructeur personnel du Fils héritier.
Un soir, lors d'un banquet organisé par Svinchelvärk en l'honneur d'une délégation du Nord qui venait visiter la région, l'un des Seigneurs, musculeux et arrogant, entretint ce discours à table :
-Dame! J'en reviens encore à m'étonner de la prospérité apparente dont vous semblez jouir, Svinchelvärk, les choses brassent chez nous, quel avantage avez-vous donc?
Le Roi lissa sa moustache pour y retirer la choucroute et répondit :
-Qu'en sais-je donc, moi, Monsieur le Baron! Il semble que ces temps-ci personne ne vienne me chercher querelle. Si vous me demandez mon avis, ils auront entendu parler des légendaires faits d'armes de mes hommes et s'en seront tenus à leur propre déconfiture! Qu'ils restent donc chez eux, leur santé leur en sera gratifiante!
-Légendaires, dites-vous, Svinchelvärk? Je dirais plutôt imaginaires, sauf votre respect, car voilà que j'ignore tout de ces soit-disants hauts faits.
-Laissez-moi, dans ce cas, cher Baron, agrémenter ces exploits de paroles de ceux qui les ont forgé de leurs propres mains. Car, voilà, ceux-ci mangent en face de vous!
Et le Roi pointa Sigmund de sa main baguée, occupé à manger et ne tenant pas grand intérêt à l'échange de paroles des deux interlocuteurs. Au geste du Roi, cependant, il releva la tête, saluant le Baron d'un signe impératif.
-Et qui ai-je donc devant moi? fit le Baron.
-Un homme de ceux dont la réputation font courir mes ennemis d'ou ils sont venus, ha! Il s'agit là du Capitaine Lichtenauer, guerrier de renom et d'exploits, j'en réponds, car je lui doit plusieurs victoires et autant de vies.
-Votre Majesté est trop généreuse, lança Sigmund.
-Et bien, Svinchelvärk, reprit le Baron. Vous ne serez sans doute pas étonné de ma demande à la suite d'un tel éloge. Car moi, lorsqu'on me présente des héros, je me dois de vérifier leur valeur exacte, ou j'aurai permit que l'on me mente, donc que l'on me manque de respect, et cela je ne le permets pas.
-Un duel, Baron? dit le Roi.
-Un duel, dit celui-ci en concentrant son regard vers Sigmund, lui qui avait reprit intérêt dans ses saucisses farcies.
-Ainsi soit-il, fit le Roi. Que l'on apporte les armes de ces messieurs, et que l'on enlève les plats qui gênent le centre du banquet.
Sigmund ne fit pas le moindre geste d'étonnement, avala une lampée de bière, s'essuya les mains et se leva de table pour se diriger au centre de la salle, lieu du duel.
On apporta un ratellier d'armes près des adversaires, après quoi l'arbitre s'adressa aux deux hommes.
-Capitaine, en tant que mis à l'épreuve, il vous revient le choix des armes.
-Je laisserai ce choix au Baron, dit Sigmund.
Le Baron sourit largement et déclara tout haut:
-Que l'on apporte les armes comme nos pères les portaient en duel, c'est-à-dire épée en main et dague au fourreau.
Les deux adversaires s'armèrent, après quoi ils se saluèrent et se mirent en garde.
-Combattez! cria le Roi.